Encore un extrait du livre :
UNE DEMOCRATIE PRISE EN OTAGE PAR SES ELITES
de Latif Coulibaly
L'émergence de tous les partis politiques repose sur la solidarité, l'échange et le partage d'une même identité politique, mais aussi sur des logiques de partage d'intérêts divers. Ces modes de représentation semblent en nette contradiction avec les exigences de la modernité politique qui favorise des modes plus ouverts et plus conformes à l'idée de démocratie, tels qu'acceptés dans les pays de tradition démocratique. Pour les partis politiques sénégalais, en particulier ceux qui ont eu à exercer le pouvoir ou qui l'exercent aujourd'hui, le patronnage demeure une tendance lourde en leur sein.
Quand on observe le fonctionnement de ces partis, on constate en effet que les rapports qu'ils entretiennent avec les populations qu'ils représentent sont très complexes. Il semble y avoir un immense fossé entre eux et elles.
La réalité est plus complexe qu'il n'y parait. Les relations que l'élite politique engagée au sein des partis entretient avec les popultations sont en vérité très ambigue. En fait, le système fonctionne de bas en haut, chacun à son niveau respectif est à la fois client et patron. Les relations politiques sont de nature transactionnelles. La toute puissance des affinités s'exerce profondément. Les relations socio politiques sont vécues selon un mode tès affectif. Les types de solidarité et loyauté en vigueur mettent en lumière le prima des échanges particularistes dominant toutes les sphères, elles rendent encore davantage plus évident l'ancrage de l'informel politique.
Dans ce système, l'Etat n'est au mieux qu'une simple façade sur laquelle on cherchera essentiellement à s'appuyer pour capter des avantages. On cherche visiblement moins à dénoncer le système qu'à le contourner, voir à s'en servir.
(...) les modalités pratiques de la représentation politique sont d'abord conçues comme des mécanismes de légitimation du pouvoir et qu'on en est ainsi arrivé à l'idée que le parti et son représentant sont les dépositaires de l'image de marque d'une entité territoriale (la région, la commune, le terroir) d'un groupe ou d'une communauté donnée.
(...) (l'homme politique) n'est autre que le fils du terroir, qui lui-même ne peut être que le produit de la prolifération des titres traditionnels, un champion des intérêts de son camp et le porte parole d'une communauté qui s'identifie à lui et place en lui tous ses espoirs.
Dans cette perspective, on ne doit alors pas s'étonner que les populations de Kébémer en soient arrivées à brûler le drapeau national, à s'attaquer à la personne du chef de l'Etat en avril 2004, parce que le premier ministre nouvellement désigné avait osé sortir de son équipe un fils du terroir, ancien responsable du département de la santé. La revendication bruyante, à la limite de l'indécence civile, semblait d'autant plus normale, aux yeux des manifestants, que le chef de l'Etat lui-même est un authentique fils de la localité frustrée. Le Président de la République se devait donc d'être le premier à veiller sur les intérêts de sa ville natale et sur ceux de sa communauté supposée. Et on en oublie qu'il est le produit du suffrage de tous les sénégalais !
Seules les ressources redistribuées confèrent l'autorité. Les comunautés exercent des pressions constantes sur l'élite en la soumettant à une terrible surenchère de convertion des biens distribués en soutien politique. Il y a une forte prégnance des logiques verticales, mais aussi une prééminence non moins forte de la dimension pratique liée à la capacité des cadres politiques à organiser la distribution de biens dans les relations sociales. Aussi, assiste t'on ainsi à une réappropriation symbolique par les dépendants (les masses) des signes distinctifs des dirigants auquels ils sont liés et à la théâtralisation politique contribuant à la légitimation du pouvoir.
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